ASPM Sculpteurs sur pierre

GILLES JULIEN

Mon approche artistique puise ses inspirations dans l’observation de la nature, bien sûr, mais surtout dans mon approche médicale auprès des enfants en situation de grande vulnérabilité. Dans les deux univers, on retrouve les mêmes émotions difficiles et l’importance de la création d’un mouvement pour les apaiser.

D’abord médecin, puis sculpteur du dimanche, les deux arts se sont retrouvés en observant les sculpteurs inuits à l’œuvre dans leurs villages alors que j’étais en tournée médicale. Tranquillement, à mon insu presque, l’art de soigner s’est confondu avec l’art de sculpter la pierre au point de devenir incontournables dans mon travail et pour mon bien être personnel. Combien de peines et de souffrances se sont apaisées en cherchant la paix au fond des âmes meurtries des enfants dans une position de soignant tout en faisant éclater la pierre dans une position de libéralisation fort utile et libératrice.

En présence d’un enfant à soigner ou d’une pierre à découvrir, on découvre la même démarche créative, celle de faire éclater les barrières et les carapaces pour faire émerger les chemins et les sillons qui conduit au bien-être et à la guérison.  Mes œuvres portent cette trace.  Elles sont fortement teintées d’espoir et de bien-être, parfois de silence.  Les personnages qui les habitent sont flous, souvent sans visage, pour en préserver l’authenticité et la confidentialité. Elles sont toutes marquées de la découverte d’un mouvement désormais imprimé dans le cœur des enfants et dans la pierre pour l’éternité.

C’est justement ce mouvement, cette émergence fragile mais tenace, que j’ai vu se manifester lors d’une rencontre clinique avec Diva (nom fictif), une jeune fille de 12 ans en état de grande souffrance et ayant subi divers traumas au cours de sa courte vie.  J’ai été fortement fasciné par sa maturité et sa résilience. Elle avait suivi plusieurs thérapies et rencontré divers intervenants qui l’avaient aidée, mais elle continuait de souffrir à l’intérieur et sa colère restait très présente. Diva avait une énergie débordante, mais elle se sentait différente, incomprise et singulière. J’avais l’impression que son monde intérieur cherchait encore sa forme, comme une sculpture dont les lignes hésitent avant de se laisser révéler.

C’est dans cet espace fragile, entre ce qui cherche à naître et ce qui résiste encore, que s’est ouverte la fin de notre rencontre.  Pour lui refléter ce que j’avais perçu, je lui ai résumé en quelques mots le sens de notre rencontre:

« Tu n’es pas comme les autres toi!

Aussitôt, elle réagit, presque soulagée d’être enfin reconnue.